LE ROY LADURIE Emmanuel, Bernard.
Né le 19 juillet 1929 aux Moutiers-en-Cinglais (Calvados) ; historien, professeur au Collège de France, administrateur de la Bibliothèque nationale de 1987 à 1994 ; membre du Parti communiste français de 1949 à 1956 (cellules de la rue d’Ulm et du 5ème arrondissement de Paris ; à Montpellier) ; secrétaire de la section du PSU de Montpellier de 1960 à 1963.



Le père d’Emmanuel Le Roy Ladurie, Jacques, né en mars 1902, était un propriétaire exploitant de la vallée de l’Orne, syndicaliste agricole, et militant du catholicisme social. Emmanuel appartenait à une fratrie de quatre enfants. Sa mère, Léontine Dauger, était issue d’un milieu catholique et royaliste. C’est elle qui assura à domicile l’instruction primaire d’Emmanuel jusqu’à son admission à sept ans au collège Sainte-Marie à Caen en classe de 8e. Il suivit sa mère pendant l’exode de 1940 qui les conduisit vers Nantes puis Montignac. À la rentrée de 1940, il entra au Collège Saint-Joseph de Caen, tenu par les Frères des Écoles chrétiennes. Il y fit toutes ses études secondaires, de 1940 à 1944. Les Frères manifestaient un loyalisme total vis-à-vis du gouvernement de Vichy et leurs élèves portaient à leur boutonnière en 1942 une petite francisque. Emmanuel Le Roy Ladurie fit aussi l’expérience du scoutisme en 1943. Son père avait été appelé au ministère de l’Agriculture et du Ravitaillement en avril 1942 ; il le quitta en septembre. En rupture avec le régime, il se rapprocha de la Résistance et en 1943 choisit la clandestinité. Il se trouvait en 1944 dans le maquis de la forêt d’Orléans.
1945 fut pour Emmanuel Le Roy Ladurie l’année de l’entrée dans un tout autre milieu : arrivé en octobre au lycée Henri IV, où il passa deux ans, en hypokhâgne et en khâgne, il y découvrit la gauche, mais la période décisive commença à la fin de 1947 quand il fut exclu à la suite d’un canular, puis transféré à la khâgne de Lakanal « marquée à gauche ou plutôt à l’est » selon ses propres termes. Il y rencontra Max Caisson, Gérard Genette, fut convié à des réunions de cellule et eut pour professeur Jean Bruhat. Il lut Steinbeck qui nourrit l’antiaméricanisme que lui inspiraient déjà cours et fréquentations. Il adhéra au parti communiste en 1949, après avoir lu l’Introduction à la lecture de Hegel d’Alexandre Kojève. Il décrivit cet engagement comme un « coup de foudre ». On peut comprendre la séduction exercée dans cette période, dans ce milieu intellectuellement favorisé, par la vision communiste que partageaient tant d’écrivains et de savants. À cela s’ajoutait un modèle du patriotisme résistant, et l’image de l’URSS victorieuse du nazisme. Tout concourait à inspirer une admiration fervente à cette génération. C’était aussi l’époque de la révolution chinoise. Le Roy Ladurie allait militer avec ardeur pendant sept ans. Admis rue d’Ulm en 1949, il y trouva un nouvel environnement favorable car selon lui, un quart environ des normaliens étaient inscrits au parti communiste. Il entra dans la cellule de l’École dont les réunions se tenaient dans des cafés de la rue Mouffetard puis de la rue Gay-Lussac, et conforta ses convictions dans le contexte de la guerre froide. Les évènements de Prague en 1948 et 1949 furent discutés, mais sans ébranler les certitudes. Emmanuel Le Roy Ladurie se lia avec Pierre Juquin, François Furet, Michel Crouzet. Ils recevaient parfois rue d’Ulm Marcel Willard. Les groupes des « Combattants de la Paix » —futur « Mouvement de la Paix »—, avaient été créés l’année même de son adhésion au parti communiste. Emmanuel Le Roy Ladurie devait plus tard les retrouver, extrêmement actifs, à Montpellier où le docteur Roux les animait. Il appartenait aussi au syndicat des élèves dirigé par Maurice Agulhon et à la cellule « sorbonnarde » des étudiants en Histoire où François Furet et Albert Soboul confrontaient leurs points de vue : Soboul soutenant « l’interprétation robespierriste et même léniniste de Mathiez ». Il faut aussi ajouter la participation à la section des étudiants en Lettres, Droit et Sciences du Ve arrondissement. On y célébra le soixante-dixième anniversaire de Staline et le cinquantième de Maurice Thorez, cela dans un contexte qui était celui de procès politiques de militants communistes hongrois, tchèques, bulgares. Les étudiants étaient dirigés par une commission placée sous la responsabilité fédérale d’Annie Besse —plus tard Annie Kriegel Valrimont—. Parmi eux, Michel Schuwer, futur secrétaire fédéral de l’Hérault. Époque de militantisme ardent, ponctué par la campagne de signatures pour l’appel de Stockholm, contre la CED, mais aussi par le soutien à des travailleurs en grève. Des rencontres marquantes furent celle de Dominique Desanti venue soutenir la dénonciation de Tito devant les étudiants puis d’André Wurmser à propos du Complot des blouses blanches, et d’André Marty, que Le Roy Ladurie revit à l’école fédérale du Parti. Une vie d’étudiant, avec des bagarres devant l’entrée de la Sorbonne contre les vendeurs de journaux « « trotskistes-titistes ». André Kahane, Michel Crouzet, vendaient eux aussi l’Humanité et tenaient bien leur rôle dans les manifestations. Pourquoi la candidature d’Emmanuel Le Roy Ladurie au comité de section présentée par sa cellule fut-elle rejetée par la conférence de section et la commission des candidature ? Son père avait été ministre de Vichy et son combat de résistant n’effaçait pas cette tache. Un rejet intimement ressenti comme une injustice et une humiliation. Les controverses étaient nombreuses en ce temps de guerre froide et de décolonisation. Les
étudiants discutaient avec les jeunes communistes vietnamiens et algériens ou tunisiens non sur le principe accepté de la décolonisation mais sur ses modalités. Syndicaliste étudiant au sein de l’UGE, l’Union des Grandes Écoles créée en 1947, Emmanuel Le Roy Ladurie représentait les ENS au bureau du SNES et à l’UNEF. Au 41e congrès de l’UNEF d’avril 1952 à Montpellier, il rencontra Madeleine Pupponi qu’il épousa trois ans plus tard. Elle était la fille d’Henri Pupponi, résistant communiste dans l’Hérault qui fut le premier président du Comité régional de la Libération dans la clandestinité.
L’activité militante d’Emmanuel Le Roy Ladurie empiétait sur le temps consacré à la préparation des examens. Il réussit cependant en octobre 1951 ses examens de licence et put commencer un DES sous la direction de Charles-André Julien sur un sujet conseillé par Jean Bruhat : « L’opinion publique française et la guerre du Tonkin sous Jules Ferry ». La préparation de l’agrégation, les cours de Pierre George et de Jean Dresch, la fréquentation de l’Institut de Géographie lui révélèrent l’intérêt des études statistiques. Vingt ans plus tard, il
ouvrait ainsi son ouvrage Le Territoire de l’Historien : « La révolution quantitative a totalement transformé, dans notre pays, le métier d’historien ». Un métier qui allait être le sien après l’agrégation en 1953, et un passage commencé chez les EOR à Saint-Maixent où se trouvait aussi Jean-Marie Le Pen. L’appartenance communiste de Le Roy Ladurie lui valut un rejet de la part du commandant. Il fut envoyé en Allemagne dans un régiment de Tirailleurs marocains. Il était sergent quand se termina son service militaire.
L’appui de Maurice Crouzet lui valut d’obtenir le poste de son choix à Montpellier où il fut professeur de lycée de 1955 à 1957. Il avait épousé le 9 juillet 1955 Madeleine Pupponi, militante communiste elle aussi à la section montpelliéraine, rue des Étuves. Il vécut à Montpellier jusqu’en 1963, période pendant laquelle naquirent ses deux enfants, Anne et François. En 1955, Montpellier était à 10 heures de train de Paris. Emmanuel Le Roy Ladurie,
de nouveau, avait à découvrir une société différente : celle des familles d’enseignants communistes, mais aussi celle du « petit peuple » de Montpellier, maçons, cheminots, vendeurs, qui pratiquaient un « communisme de province » fort des traditions du Midi viticole et républicain sous la conduite de dirigeants éloquents comme Raoul Calas. À Montpellier il retrouvait la possibilité de se lier avec des étudiants africains ou antillais dont les associations allaient connaître en 1956 de graves affrontements à l’Université avec l’AGEM entraînée par Marc Mousseron. Emmanuel Le Roy Ladurie donnait des articles au Travailleur du Languedoc. Il apprécia sa rencontre avec Maurice Verdier, futur secrétaire général de la fédération de l’Hérault.
Pourtant, peu à peu, il se détachait d’un parti auquel il avait donné jusque là tant de temps et d’énergie : les critiques qu’il exprimait dans le cadre de sa cellule à l’égard de Maurice Thorez furent mal perçues ; il fut troublé en mai 1955 par la réconciliation avec la Yougoslavie de Tito consacrée lors du voyage de Khrouchtchev à Belgrade, et, surtout, en juin 1956 quand Le Monde publia le rapport Khrouchtchev de février. La rupture ne se fit que le 4 novembre à l’annonce de l’intervention soviétique en Hongrie : il restitua sa carte du Parti le jour même. Son épouse ne quitta le parti communiste qu’en 1963, mais elle avait cessé de militer car elle avait été écartée des débats de sa cellule des facultés. La rupture devait être durable ainsi que le confirment des ouvrages parus bien plus tard sous sa direction : Les grands procès politiques, en 2002, (après un colloque organisé en 2001 par l’association Annie Kriegel), et Ouverture, société, pouvoir : de l’Édit de Nantes à la chute du communisme, en 2005 (qui décrit l’alternance des systèmes politiques : les uns étant capables d’évoluer tandis que les autres sont caractérisés par replis et blocages). Emmanuel Le Roy Ladurie comptait quelques trotskystes parmi ses amis montpelliérains et il lut avec grand intérêt la revue « Socialisme ou Barbarie » mais la condamnation sans concessions de tout le passé historique par ce groupe minuscule le déçut. Il chercha sa voie sur les chemins de la « deuxième gauche ». Dans sa quête, il fréquenta l’Union rationaliste animée par Ernest Kahane. Pour finalement choisir de fonder lui-même un groupe nommé « Comité montpelliérain de défense des libertés ». Son initiative s’inscrivait dans le contexte de la guerre d’Algérie : en 1957 et au début de 1958, les gauches se mobilisaient contre cette guerre face à une droite très organisée. Après cette appartenance éphémère, Emmanuel Le Roy Ladurie céda à la pression amicale de son ami Jean Joubert et entra à l’ « Union de la gauche socialiste » qui était née à Montpellier le 12 janvier 1958 de la fusion de la Nouvelle gauche, du Mouvement de libération du peuple et d’une partie de la Jeune République. Il fut choisi comme secrétaire de la section locale. Le mouvement s’engagea en 1959 dans le combat des municipales de Montpellier avec Pierre Antonini en tête d’une liste d’ « Action démocratique et socialiste » qui recueillit 3,6% des suffrages exprimés soit 1185 voix contre 7532 au communiste Balmigère. Ce fut l’Indépendant de droite François Delmas qui l’emporta. Emmanuel Le Roy Ladurie fut délégué au congrès qui vit naître le PSU le 3 avril 1960 par la fusion de l’UGS et du PSA. Fusion réalisée dans l’Hérault 9 jours plus tard avec un effectif de 200 membres. La fédération SFIO de l’Hérault était solide… Le secrétariat de la section PSU de Montpellier échut à Le Roy Ladurie le 28 avril. Mais quand eut lieu le congrès constitutif de la fédération héraultaise du PSU, le 8 mai, ce fut Émile Coulouma, ex-secrétaire fédéral du PSA qui fut élu secrétaire fédéral avec Pierre Antonini pour adjoint. Les premières motions portèrent sur la laïcité et l’exigence d’ouverture de négociations avec le GPRA. La crise interne naquit peu à peu de l’hétérogénéité des adhérents, de l’insuffisance des adhésions. Le bulletin La voix du militant du PSU créé en février 1961 atteignit un maximum de 80 abonnés en juillet. Leurs prises de position sur la question algérienne valurent à Le Roy Ladurie et à Antonini de subir à leurs domiciles des attentats de l’OAS Métro en février et en août 1961. Le Roy Ladurie évoluait. Il en venait à souhaiter « une sorte de socialisme libéral et démotechnocratique à la suédoise ».
Dès 1955, sous la direction d’Ernest Labrousse, il avait entamé une thèse sur les paysans du Languedoc qui fut soutenue en 1966. Dans l’intervalle, il avait quitté le lycée Joffre pour être attaché au CNRS de 1958 à 1960 puis assistant à la faculté des Lettres à Montpellier auprès du moderniste Louis Dermigny. Il s’inscrivait dans le courant issu de l’école des Annales et porté par Fernand Braudel qui lui proposa en 1963 un poste de maître assistant à l’École des Hautes Études à Paris. En 1965, Le Roy Ladurie y devint directeur d’études. Ce furent donc des opportunités professionnelles qui lui fournirent l’occasion de quitter Montpellier et le PSU en 1963.
Après ce désengagement, il resta toujours préoccupé par le binôme que forment pauvreté et despotismes plus ou moins totalitaires sur tous les continents. Ses autres préoccupations étaient liées à son travail d’historien et aux attaches nouées avec les scientifiques : il observait l’entrée dans un nouveau cycle du climat qui génère des risques économiques et démographiques et qui tient, cette fois, aux comportements humains. Nous serions selon lui dans l’« anthropocène » depuis le dernier quart du XXe siècle. Sa carrière se poursuivit : Maître de conférences à la Sorbonne, puis en 1971, quand celle-ci fut fragmentée, à Paris VII où il enseigna à l’UER de géographie et de sciences de la société. Pendant ces années où se formaient l’union de la gauche et le programme commun, il resta critique sur l’alliance avec le parti communiste sans en nier l’utilité politique, mais en la considérant inacceptable en tant qu’intellectuel. Il s’adonna donc pleinement à la recherche commencée en Languedoc ( « la chèvre broute là où elle est attachée »), dont il décrivit de façon savoureuse les dépôts d’archives, découvrant cadastres et compoix, et à travers l’histoire rurale, les grands cycles agraires. Quand il devint en 1973 titulaire de la chaire d’histoire de la civilisation moderne au Collège de France il avait déjà publié une Histoire du climat depuis l’an mil et travaillé sur Le Territoire de l’historien où il défendit les méthodes quantitatives et l’ethnographie historique. Il fut appelé en 1987 au poste d’administrateur général de la Bibliothèque nationale, fonction qu’il exerça jusqu’en 1994. Il demeura président du Conseil scientifique de la Bibliothèque jusqu’en 2000. Il avait été élu en mai 1993 au fauteuil du géographe breton Maurice Le Lannou dans le département de l’Académie des Sciences morales et politiques de l’Institut. Il était également membre du Conseil scientifique de l’École normale supérieure depuis 1998. Cet historien fécond, docteur honoris causa de plusieurs universités, continua à publier non seulement des études savantes comme L’Histoire des paysans français de la Peste noire à la Révolution, mais aussi des ouvrages de grande diffusion comme Le Siècle des Platter. Il resta attaché à faire de l’histoire en ethnologue, et à saisir sur le long terme les mécanismes complexes qui font évoluer les sociétés. Emmanuel Le Roy Ladurie dit être resté marxiste sur le plan méthodologique. Il a retenu le climat comme l’un des facteurs dominants, surtout jusqu’en 1860 : ensuite, l’homme en aurait mieux maîtrisé certains effets. Paru en 2009, le tome III de son histoire du climat commencée en 2004 traite de cette dernière période. Il consacre Emmanuel Le Roy Ladurie comme l’historien référent des variations climatiques.

OEUVRE (sélection) : Thèse. Les Paysans du Languedoc, dir. Ernest Labrousse, 2 vol., Paris, 1966. — Le Territoire de l’historien, 2 vol. Gallimard, 1973 et 1978. — Montaillou, village occitan, de 1294 à 1324, Gallimard, 1975. —Paris- Montpellier, P.C.-P.S.U. 1945-1963, Gallimard, 1982. — Le Siècle des Platter 1499-1628, tome I : le mendiant et le professeur, Paris, Fayard, 1995, tome II : le voyage de Thomas Platter, 1595-1599, Paris, Fayard, 2000, tome III : L’Europe de Thomas Platter, 1599-1600, Paris, Fayard, 2006. — Histoire des paysans français, de la Peste noire à la Révolution, éd. du Seuil, 2002. – (Dir.), Les Grands Procès politiques ou la pédagogie infernale, éditions du Rocher, 2002. —(Dir.), Ouverture, société, pouvoir : de l’édit de Nantes à la chute du communisme, Fayard, Paris, 2005. — Histoire de France des régions : la périphérie française, des origines à nos jours, éd. du Seuil, 2005. — Histoire humaine et comparée du climat en Occident, tome I , 2004, tome II : Histoire du climat, 1740-1860, 2006, tome III : Histoire du climat, de 1860 à nos jours, le réchauffement, avec le concours du météorologiste Guillaume Séchet, Fayard, Paris, 2009.

SOURCES : Entretien d’Hélène Chaubin avec Emmanuel Le Roy Ladurie à Paris le 8 janvier 2009. —Arch. Dép.Hérault, RG, 406W116, Parti communiste. —idem, 406W4, PSA et PSU. —idem, 1764 W 91, SRPJ Montpellier, 1961 et 1788W 1160 TGI de Montpellier. —idem, 676W195, UNEF. —Hélène Chaubin , « Le Sud, terre de prédilection de l’activisme ? L’OAS-Métro dans l’Hérault », in La France en guerre, 1954-1962,dir. Raphaëlle Branche et Sylvie Thénault, éditions Autrement, 2008, p. 286-298. — Archives privées du Mouvement de la Paix dans l’Hérault (don d’Antoine Beille à Hélène Chaubin) . — Presse locale : Le Travailleur du Languedoc, Le Midi Libre, La voix du militant du Parti Socialiste Unifié. —Internet : Sur Canal Académie, interview d’Emmanuel Le Roy Ladurie par Virginia Crespeau mis en ligne le 1er janvier 2005. — Entretien avec Laurence Lemire (du Nouvel Observateur) , le 16 février 2009. – Who’s who, 12 décembre 2008, réf. 232420.

Hélène CHAUBIN